
Par Mahaman Laouan Gaya
Expert nigérien reconnu dans le domaine de l’énergie notamment le pétrole, le gaz et la gouvernance des industries extractives. Homme politique, universitaire et consultant international.
La transition énergétique n’est pas seulement technologique ou économique : elle est aussi une guerre globale feutrée. Influence, contrôle et sécurisation des approvisionnements remplacent les champs de bataille traditionnels. Cette guerre se joue dans les sphères juridique, financière et diplomatique : contrats, accords bilatéraux, participations dans des projets miniers et pétroliers, normes, brevets et conditionnalités financières. Dans les États fragiles ou en conflit, elle se transforme en guerre par procuration : zones riches en minerais et hydrocarbures deviennent des théâtres d’opérations indirectes, où milices locales, factions armées et intérêts étrangers s’entrelacent. Les normes ESG (Environnementales, Sociales et de Gouvernance), censées moraliser l’exploitation, servent parfois de filtres géopolitiques, favorisant les producteurs intégrés et marginalisant ceux incapables de s’adapter rapidement.
Centralité géologique et marginalité décisionnelle
L’Afrique concentre les minerais critiques et stratégiques indispensables à la transition énergétique et à l’économie mondiale. Pourtant, cette centralité ne se traduit pas par un contrôle réel sur les chaînes de valeur. La production reste souvent limitée à l’extraction brute et à l’exportation des matières premières, tandis que la transformation locale demeure marginale. Cette asymétrie crée un paradoxe : l’Afrique est indispensable, mais mise à l’écart dans les décisions stratégiques (aucun pays africain n’a une seule fois participé à la fixation des cours des ressources minières extraites de son sous-sol).
Les revenus échappent souvent aux États et aux populations locales, captés par des acteurs étrangers ou détournés par des réseaux locaux. La richesse géologique se mue ainsi en vulnérabilité politique et économique, accentuée dans les zones en conflit.
L’Afrique au centre des batailles géopolitiques et extractives
L’Afrique est assise sur un trône d’or, de diamant, d’uranium et de pétrole, mais ses pieds demeurent englués dans la boue de la fragilité politique, institutionnelle et sécuritaire. De la façade atlantique riche en hydrocarbures aux bassins charbonniers d’Afrique australe, des gisements uranifères du Niger au gaz mozambicain, en passant par l’or sahélien et les minerais stratégiques de l’Est de la RD Congo, le continent concentre une part décisive des ressources vitales de l’économie mondiale.
Cette abondance n’est pas le produit d’une stratégie africaine mûrement pensée, mais celui d’une géologie généreuse et implacable, qui place mécaniquement l’Afrique au cœur des rivalités de puissance contemporaines. Cobalt, lithium, cuivre, uranium, or, pétrole et gaz sont devenus indispensables à la transition énergétique, à l’industrie de défense, aux technologies numériques et aux chaînes de valeur critiques.
Cette centralité confère à l’Afrique un poids stratégique potentiel immense, mais dans les faits, elle l’expose surtout à une vulnérabilité structurelle profonde. Dans de nombreuses régions, la richesse du sous-sol agit moins comme un levier de développement que comme un accélérateur de désordre.
Là où l’État est faible, contesté ou capturé par des intérêts privés, la ressource devient une monnaie de pouvoir. À l’Est de la RD Congo, le cobalt et le cuivre, piliers de l’économie mondiale des batteries et de l’électronique, financent des groupes armés qui alimentent simultanément les chaînes industrielles globales et des économies de guerre locales.
Le progrès technologique international s’y construit sur une violence diffuse, persistante et largement externalisée. Dans l’espace AES (Burkina Faso, Mali, Niger), l’or et d’autres minerais stratégiques irriguent des réseaux terroristes et criminels, en interaction avec les intérêts des puissances extérieures, transformant les sites d’exploitation en objectifs militaires autant qu’économiques.
Au Soudan et en Somalie, l’or et le cuivre servent de leviers financiers à des conflits prolongés, tandis que dans des pays comme la Sierra Leone, le Libéria, la République Centrafricaine, l’Angola ou l’Éthiopie, diamants, pétrole ou potasse extraits dans des zones instables fragilisent durablement l’autorité de l’État et nourrissent des cycles de violence.
Ainsi, la richesse minérale africaine n’est pas seulement un atout économique mal exploité ; elle est devenue une vulnérabilité stratégique majeure. Elle attire rivalités, ingérences et prédations, souvent sans intervention militaire directe, par des mécanismes plus discrets mais tout aussi efficaces : concessions déséquilibrées, contrats opaques, endettement adossé aux ressources, captation de rentes et instrumentalisation des normes.
L’Afrique se retrouve au centre des batailles contemporaines, non comme stratège, mais comme terrain. Là où le cobalt congolais alimente les industries mondiales, il finance aussi des réseaux armés ; là où l’or sahélien est extrait, il devient monnaie de guerre.
Les hydrocarbures du Nigeria, de la Guinée Equatoriale, de l’Angola, du Gabon ou du Congo-Brazzaville servent de leviers géopolitiques aux puissances étrangères, renforçant dépendances et rapports asymétriques. Transformer cette centralité géologique en véritable levier de puissance suppose une rupture nette. Il ne s’agit pas seulement de sécuriser des sites ou de renégocier quelques contrats, mais de reconstruire des États capables, souverains, dotés de compétences techniques solides, d’une vision industrielle à long terme et d’une gouvernance ferme.
Sans cette reconquête politique et institutionnelle, la richesse du sous-sol continuera d’alimenter les conflits plutôt que le développement, et l’Afrique restera fournisseur contraint de matières premières critiques, quand elle pourrait devenir un acteur géopolitique à part entière, maître de ses ressources et de son destin.
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